Mobilisation et lecture de la fiche matricule

🟥 AOÛT 1914 — MOBILISATION ET PREMIÈRES DONNÉES

En août 1914, Alfred dit Désiré Bleuze est mobilisé.

Comme pour la majorité des soldats de la Première Guerre mondiale, c’est à partir de sa fiche matricule que débute la reconstitution de son parcours militaire.

Ce document constitue une source essentielle : il permet d’identifier son bureau de recrutement, sa classe, son numéro matricule, mais surtout de suivre ses affectations successives au fil du conflit.

Toutefois, cette fiche ne donne qu’une vision administrative du parcours. Elle énumère des unités, des dates, parfois des événements marquants comme une blessure, mais ne décrit ni les conditions de vie, ni les lieux précis de combat.

C’est donc en croisant ces informations avec le contexte des unités et des fronts qu’il devient possible de restituer un itinéraire cohérent.

Sources et méthode de recherche

 

La reconstitution du parcours d’Alfred dit Désiré Bleuze repose sur l’exploitation et le croisement de plusieurs sources d’archives.

La fiche matricule constitue le point de départ de cette recherche. Elle permet d’identifier les différentes affectations militaires, de suivre la chronologie du service, et de repérer des événements marquants, comme la blessure du 8 août 1917.

Toutefois, ce document reste une source administrative. Les informations qu’il contient sont souvent laconiques et nécessitent d’être replacées dans leur contexte pour être pleinement comprises.

L’analyse du parcours d’Alfred s’appuie donc également sur l’étude des unités d’artillerie auxquelles il a été affecté, ainsi que sur la localisation des zones de combat dans le nord de la France et en Belgique.

Ce travail de contextualisation permet de restituer un itinéraire cohérent, en distinguant ce qui relève de la certitude documentaire et ce qui doit être interprété avec prudence.

Retracer un parcours de guerre ne consiste pas à recopier une fiche, mais à faire parler des mentions brèves, à croiser les informations, et à redonner une continuité à ce qui apparaît, dans les archives, sous forme fragmentaire.


Un parcours de guerre sur quatre années (1914-1918)

Le parcours militaire d’Alfred dit Désiré Bleuze ne peut être compris qu’en le replaçant dans la durée du conflit.

Entre 1914 et 1918, il traverse différentes phases de la guerre, marquées par l’évolution des combats, des unités et des conditions de vie au front.

Sa fiche matricule permet de suivre cette progression à travers ses affectations successives, qui constituent la trame de son itinéraire.


1914-1915 : les débuts au 5e régiment d’artillerie à pied

Alfred est affecté au 5e régiment d’artillerie à pied dès le début du conflit.

Cette première période correspond aux débuts de la guerre, encore marqués par des phases de mouvement avant la stabilisation progressive du front. Les unités sont rapidement engagées, souvent dans des conditions encore mal organisées, avec des déplacements fréquents et une adaptation constante aux ordres reçus.

En tant qu’artilleur, Alfred participe à un travail exigeant qui repose sur la mise en œuvre des pièces d’artillerie : préparation des tirs, manipulation des obus, entretien du matériel. Ce rôle, moins visible que celui de l’infanterie, n’en est pas moins central dans la conduite des opérations.

Cette période constitue une phase d’apprentissage brutal. Comme de nombreux soldats mobilisés en 1914, Alfred découvre une guerre dont la durée et l’intensité dépassent largement les prévisions initiales.

Même si les archives ne permettent pas de localiser précisément chaque position occupée, l’affectation au 5e régiment d’artillerie à pied inscrit Alfred dans les premières lignes d’un conflit qui s’installe progressivement dans la durée.


1915-1918 : le passage à l’artillerie lourde (121e R.A.L.)

Ce changement d’unité correspond à une évolution importante dans son parcours. L’artillerie lourde intervient sur des secteurs particulièrement exposés, avec des pièces de gros calibre utilisées dans les phases de bombardement intensif et les grandes offensives.

C’est dans ce cadre qu’Alfred est engagé sur plusieurs zones majeures du front. Les éléments disponibles permettent notamment de situer son unité dans des secteurs comme Verdun, où l’artillerie joue un rôle central dans une guerre d’usure particulièrement violente.

Dans ces conditions, le travail de l’artilleur est à la fois répétitif et éprouvant : il s’agit de servir les pièces, d’enchaîner les tirs, de manipuler des obus lourds, tout en restant exposé aux tirs de contre-batterie ennemis.

Son parcours le conduit notamment dans le secteur de Saint-Quentin, à proximité de son lieu de vie d’avant-guerre.

Cette proximité géographique mérite d’être soulignée. À quelques dizaines de kilomètres de Macquigny, Alfred se retrouve engagé dans une zone de combat particulièrement exposée, dans un environnement qui n’est pas totalement étranger.

Cette situation rappelle que, pour certains soldats, la guerre ne se déroule pas à l’autre bout du pays, mais parfois à proximité directe de leur territoire d’origine.

Alfred est cité à l’ordre du régiment le 3 mars 1918 (citation n°393).

Cette citation mentionne un effort soutenu sous le feu ennemi, précisant qu’il a tenu pendant deux heures sous un tir particulièrement intense, sans faiblir, dans le cadre de la préparation de l’opération Nivelle.

Derrière cette formulation, il faut comprendre la réalité du rôle tenu par les artilleurs dans ce type de phase offensive. La préparation d’une attaque repose en grande partie sur l’artillerie, chargée de pilonner les positions ennemies avant l’engagement de l’infanterie.

Dans ce contexte, maintenir la cadence de tir sous un feu adverse soutenu implique une exposition directe aux tirs de contre-batterie, qui visent précisément à neutraliser les pièces d’artillerie.

La mention d’une durée — ici deux heures — n’est pas anodine. Elle indique un effort prolongé, dans des conditions de danger constant, nécessitant à la fois endurance physique, discipline et sang-froid.

Concrètement, cet effort repose sur des gestes répétitifs et exigeants. Le service d’une pièce d’artillerie implique la manipulation d’obus pesant plusieurs dizaines de kilos, le réglage des tirs et l’enchaînement des opérations dans un temps contraint.

Maintenir une telle cadence pendant plusieurs heures, tout en étant exposé à un tir ennemi soutenu, suppose une endurance physique importante, mais aussi une capacité à agir sous pression constante.

Cette action lui vaut l’attribution de la Croix de guerre avec étoile de bronze, correspondant à une citation à l’ordre du régiment.

Dans un dossier militaire, une telle distinction constitue un élément majeur : elle atteste non seulement de la présence d’Alfred dans une phase offensive importante, mais aussi de son comportement sous le feu, reconnu officiellement par sa hiérarchie.


1917 : engagement en secteur belge et blessure

 

En 1917, le parcours d’Alfred s’inscrit dans un contexte de combats particulièrement intenses dans le secteur des Flandres, notamment autour d’Ypres, où les armées alliées sont engagées dans des offensives de grande ampleur.

Sa fiche matricule mentionne une localisation précise : la Ferme Franco-Belge.

Ce type d’indication correspond à un point de repère local utilisé sur le front, souvent associé à une position ou à un secteur d’engagement, sans nécessairement renvoyer à une bataille officiellement nommée.

Cette mention permet néanmoins de situer Alfred dans une zone active du front des Flandres, caractérisée par des combats d’artillerie particulièrement soutenus.

C’est dans ce contexte qu’intervient sa blessure. Le 8 août 1917, Alfred est atteint à la tête par un éclat d’obus.

L’évacuation des blessés dans ce secteur repose sur une organisation coordonnée entre les armées alliées. La mention d’une prise en charge par des services d’ambulances belges suggère une évacuation effectuée dans un dispositif franco-belge, cohérent avec la localisation du front.

Cette prise en charge conduit Alfred vers l’hôpital de Zuydcoote, situé à l’arrière du front.

Un élément particulièrement marquant ressort de son dossier : Alfred reprend son service dès le 17 août 1917, soit moins de dix jours après sa blessure.

Ce délai très court ne permet pas de conclure sur la gravité exacte de la blessure, mais il témoigne néanmoins d’un retour rapide au front, dans un contexte où les besoins en hommes restent constants.

1918 : réaffectations et fin de guerre

En juin 1918, Alfred est affecté au 32e régiment d’artillerie lourde, dans un contexte où les opérations militaires connaissent une intensification importante.

Cette affectation reste de courte durée, puisqu’il réintègre dès le mois d’août 1918 le 121e régiment d’artillerie lourde, unité dans laquelle il avait servi pendant une grande partie du conflit.

Ce retour au sein du 121e R.A.L. s’inscrit dans les dernières phases de la guerre, marquées par un engagement soutenu des unités d’artillerie jusqu’à l’armistice de novembre 1918.

Alfred reste ainsi mobilisé jusqu’à la fin du conflit, après plus de quatre années de service, marquées par plusieurs affectations, une blessure, et une présence constante dans des unités exposées.

Alfred reste ainsi mobilisé jusqu’à la fin du conflit…

Il termine ainsi la guerre au sein d’une unité qu’il a rejointe dès 1915, refermant un parcours marqué par la continuité malgré les épreuves.

 

Alfred dit Désiré Bleuze, mon arrière-grand-père, fait partie de ces soldats dont le nom n’apparaît pas dans les récits les plus connus, mais dont le parcours témoigne d’un engagement réel et continu.

Un de ces hommes que l’on pourrait qualifier de héros silencieux, présents, actifs, et essentiels, sans avoir laissé d’autre trace que quelques lignes dans les archives.