Félix Gosselet : du fils naturel au caporal du 87e RI

🟥 1891-1912 — UNE ENFANCE DANS L’OMBRE, PUIS UNE RECONNAISSANCE

Certaines vies commencent par un silence administratif. Celle de Félix Pierre Gosselet, mon arrière-grand-père, débute par une mention discrète sur son acte de naissance : fils d’une mère seule, ouvrière dans le textile.

Rien, à première vue, ne laissait deviner le parcours qui allait suivre — un service militaire méritant, une vie de famille nombreuse, et deux enfants menés jusqu’au certificat d’études dans un milieu où cela n’avait rien d’acquis.

Le 31 janvier 1912, Félix est reconnu par sa propre mère. Cette reconnaissance tardive, intervenue à l’âge adulte et à quelques semaines seulement de son mariage, porte la trace discrète de sa naissance hors mariage — une situation encore fortement stigmatisée au début du XXe siècle, pour l’enfant comme pour la mère qui l’élevait seule.

Quelques semaines plus tard, le 17 février 1912, il épouse Louise Léonie Frémeaux à Saint-Quentin (Aisne). De cette union naîtront sept enfants.

C’est en croisant sa fiche matricule, les registres d’état civil et quelques documents conservés dans les archives familiales qu’il est possible aujourd’hui de reconstituer une partie de son histoire.

🟥 SOURCES ET MÉTHODE DE RECHERCHE

La reconstitution du parcours de Félix Gosselet repose sur l’exploitation et le croisement de plusieurs sources d’archives.

Sa fiche matricule et sa carte du combattant, conservées aux Archives départementales de l’Aisne, constituent le socle documentaire de cette recherche. Elles permettent d’identifier son unité, son grade, et de suivre la chronologie de son service.

Le contexte régimentaire du 87e régiment d’infanterie s’appuie sur les fonds de Mémoire des Hommes et du Service historique de la Défense, à Vincennes.

Ces sources administratives restent toutefois laconiques et nécessitent d’être replacées dans leur contexte pour être pleinement comprises.

Enfin, les archives familiales — une demande de certificat rédigée en 1930 et une coupure de presse de 1925 — apportent un éclairage plus personnel, complémentaire des documents officiels.

Retracer ce parcours ne consiste pas à recopier une fiche, mais à faire parler des mentions brèves, à croiser les informations, et à redonner une continuité à ce qui apparaît, dans les archives, sous forme fragmentaire.


🟥 LA GUERRE — CAPORAL AU 87e RÉGIMENT D’INFANTERIE

Mobilisé comme des millions d’hommes de sa génération, Félix Gosselet rejoint le 87e régiment d’infanterie.

Sa fiche matricule confirme qu’il y obtient le grade de caporal, atteint pratiquement dès le début du conflit — une responsabilité de terrain, au contact direct des hommes de sa section, à un âge où beaucoup de soldats étaient encore simples soldats de deuxième classe.

Ce grade, obtenu tôt dans la guerre, laisse penser un homme capable de tenir sa place et d’encadrer d’autres hommes, malgré des débuts de vie marqués par la précarité.


🟥 MAI 1915 — LES ÉPARGES

Un document conservé dans les archives familiales, une demande de certificat rédigée en 1930, porte une déclaration marquante : Félix Gosselet y affirme avoir porté secours à quatre officiers blessés et enterré des camarades sous le feu ennemi, sans avoir jamais été décoré pour cet acte.

Aucune trace individuelle permettant de corroborer cette déclaration n’a pu être retrouvée à ce jour. L’historique régimentaire du 87e RI apporte cependant un éclairage de contexte : la semaine du 5 mai 1915, dans le secteur des Éparges, est décrite comme particulièrement meurtrière, avec 38 tués et 148 blessés pour le seul régiment. Ce constat ne prouve pas la déclaration de 1930, mais il la rend parfaitement cohérente avec la réalité vécue par son unité à cette période.

Fait notable : ce document a été rédigé et signé de la main de son fils Félix Léon, alors âgé d’à peine quinze ans mais déjà titulaire de son certificat d’études. Tout porte à croire qu’il a agi pour le compte de son père — l’écrit restait sans doute encore un exercice difficile pour Félix Gosselet lui-même, lui qui ne suivra ses propres cours d’adultes que cinq ans plus tard, en 1925.

Faute de décoration ou de citation officielle, cette page de son parcours repose donc sur son seul témoignage — un témoignage que rien, dans les archives consultées, ne vient contredire.


🟥 L’APRÈS-GUERRE — UNE VIE RECONSTRUITE

Revenu du front, Félix Gosselet reprend une vie de travail et de famille à Saint-Quentin.

En 1925, alors qu’il est déjà adulte et actif, il suit des cours du soir en parallèle de son emploi. Un article de la presse locale de l’époque, conservé dans les archives familiales, salue son assiduité et lui vaut un prix de diligence : un livret de caisse d’épargne de 5 francs.

Ce détail, modeste en apparence, en dit long sur un homme qui n’a cessé de vouloir progresser, malgré des débuts de vie marqués par la précarité et le regard porté, à l’époque, sur les enfants nés hors mariage.

Cet effort personnel pour rattraper une instruction que son enfance ne lui avait pas offerte trouve un écho direct quelques années plus tôt : en 1930, c’est son propre fils, tout juste sorti de l’école avec son certificat d’études, qui rédige en son nom la demande relatant ses faits de guerre. Le père apprend à écrire pendant que le fils écrit déjà pour lui — une transmission discrète, mais réelle.

Sur ses sept enfants, deux obtiendront à leur tour le certificat d’études — une réussite scolaire notable pour une famille de ce milieu à cette époque, et le signe d’une attention portée à l’instruction, génération après génération.


🟥 UNE FAMILLE DE SEPT ENFANTS

Félix Gosselet et Louise Léonie Frémeaux auront sept enfants : Léonie Félicie (1911-1978), Coralie Louise (1912-1990), Félix Léon (1915-1980), Paulette (1920-1995), Émile Jean (né en 1922), Andréa Clémentine (1924-2004), et Serge René (1929-1995), le plus jeune, qui deviendra comptable.

C’est par son fils Félix Léon — mon grand-père, marié en 1935 à Henriette Brache — que je descends directement de Félix Gosselet.

Félix Gosselet meurt le 5 mars 1951 à Saint-Quentin.

🟥 UNE HISTOIRE RETROUVÉE DANS LES ARCHIVES

De la mention discrète d’une naissance hors mariage à la reconnaissance d’un grade de caporal, en passant par un acte de bravoure resté sans décoration et un prix de diligence gagné à l’âge adulte, le parcours de Félix Gosselet est celui d’un homme qui a construit, pièce par pièce, une vie et une famille loin des conditions de son enfance.

Félix Pierre Gosselet, mon arrière-grand-père, fait partie de ces figures que seules les archives permettent de retrouver — et dont le silence administratif du début de vie ne dit rien de la suite de leur parcours.

Un homme que l’on pourrait qualifier de héros discret, présent, actif, et essentiel, sans avoir laissé d’autre trace que quelques lignes dans les archives — et le souvenir, transmis dans la famille, d’un père qui n’a jamais cessé d’apprendre.

Sources : Archives départementales de l’Aisne (fiche matricule, carte du combattant, état civil) — Mémoire des Hommes / Service historique de la Défense, Vincennes (historique régimentaire du 87e RI) — archives familiales (demande de certificat de 1930, coupure de presse de 1925).