Tout a commencé par une tombe


Tout a commencé par une recherche.

En cherchant la trace d’une autre ancêtre, Angelina Carette, je ne m’attendais pas à tomber sur une sépulture qui allait ouvrir une tout autre piste. Ce jour-là, ce n’est pas Angelina que j’ai retrouvée, mais la tombe d’Alfred Bleuze et de Léonie Venet.

Et avec elle, une surprise.

Sur cette tombe apparaît aussi un autre nom : Roger Chamberlin.

Qui est-il ?
Pourquoi repose-t-il ici, avec Alfred Bleuze et Léonie Venet ?
Et quelle place occupe-t-il dans cette histoire familiale ?

À partir de là, la recherche change de nature. Ce qui n’était au départ qu’une vérification dans un cimetière devient le point de départ d’une enquête plus large, à la croisée de la généalogie, de la mémoire familiale et de l’histoire locale de la Résistance.


Un lien familial établi

Les premières vérifications permettent d’apporter une réponse claire. Roger Chamberlin est l’époux d’Olga Gisèle Bleuze, née à Macquigny le 11 septembre 1921.

Il entre ainsi directement dans la famille.

Olga Gisèle Bleuze est la sœur de Colbert Bleuze, lui-même frère de mon grand-père. Le lien n’est donc pas éloigné : Roger Chamberlin appartient pleinement à la sphère familiale, non comme un nom isolé, mais comme un membre intégré à cette génération.

Ce premier élément permet de comprendre pourquoi son nom apparaît sur la sépulture familiale. Mais il ouvre surtout une autre piste : celle d’un parcours qui dépasse le cadre de la filiation.


Les Francs-tireurs et partisans français (FTPF)

Les documents consultés mentionnent l’existence, dans le secteur, d’un groupe local désigné sous le nom de « Vérité Française », dont l’organisation s’inscrit dans un mouvement plus large structuré dès la fin de l’année 1940, comme l’indiquent les archives relatives au secteur 138 O.C.M.

Ces formations locales, constituées à partir de réseaux de proximité, évoluent progressivement au fil de l’Occupation. Elles s’inscrivent ensuite dans des structures plus larges de la Résistance intérieure. Les Francs-tireurs et partisans français (FTPF) apparaissent ainsi comme l’un des cadres dans lesquels ces engagements se structurent.

À partir de 1942, ces groupes se développent de manière plus organisée. Ils mènent des actions variées : diffusion de tracts, circulation d’informations, soutien logistique, mais aussi opérations de sabotage ou de désorganisation des forces d’occupation.

Dans les zones rurales, comme dans le secteur de Macquigny, ces groupes fonctionnent le plus souvent à une échelle locale. Leur organisation reste discrète, reposant sur des liens de proximité et sur la connaissance du terrain. Les sources disponibles ne permettent pas toujours d’en restituer précisément la structure ou les effectifs, mais elles témoignent d’une activité réelle et structurée dans la région à la fin de l’Occupation.


Une présence à Macquigny

C’est dans ce contexte local structuré que s’inscrit la présence de Roger Chamberlin, né à Flavigny-le-Grand-et-Beaurain, à Macquigny.

Les éléments d’état civil permettent d’établir qu’il épouse en 1943 Olga Gisèle Bleuze, issue d’une famille bien implantée dans la commune. Par cette union, il s’inscrit directement dans la vie locale, à un moment où les engagements et les tensions s’intensifient dans le secteur.

Dans ces zones rurales, les réseaux de Résistance se construisent souvent à partir de liens de proximité : familles, voisinage, relations de travail. Si les archives ne permettent pas toujours de reconstituer précisément les appartenances individuelles, elles montrent cependant que ces engagements s’inscrivent dans une dynamique collective bien réelle.

La présence de Roger Chamberlin à Macquigny, au cœur de cette période, le place ainsi directement dans un environnement marqué par l’organisation et les actions de la Résistance locale.


L’arrestation et le 20 août 1944

Les événements se précisent au mois d’août 1944, dans un contexte marqué par l’intensification des actions de la Résistance et la pression croissante des forces d’occupation dans le secteur.

Un rapport de gendarmerie permet de restituer le déroulement des faits. Il mentionne l’intervention de soldats géorgiens, engagés aux côtés des forces allemandes, et cantonnés à Guise, qui opèrent alors dans les communes environnantes.

À Macquigny, plusieurs jeunes hommes liés à un groupe local sont arrêtés. Parmi eux figure Roger Chamberlin, âgé d’une vingtaine d’années, appréhendé au domicile de ses parents.

Le document indique que les personnes arrêtées sont ensuite conduites hors de la commune, dans le secteur de Bohain. Elles y sont exécutées le 20 août 1944, dans un contexte de répression particulièrement violent.

Leurs corps ne sont retrouvés et rendus aux familles que plusieurs jours plus tard, laissant une empreinte durable dans la mémoire locale.

 

Extrait du rapport de gendarmerie

 


Une mémoire préservée

Roger Chamberlin avait vingt ans.

Arrêté à Macquigny, conduit hors de la commune, puis exécuté le 20 août 1944 dans le secteur de Bohain, son parcours s’inscrit dans celui de nombreux jeunes hommes engagés dans les derniers mois de l’Occupation.

Son nom, retrouvé sur une sépulture familiale, puis confirmé par les archives et la mémoire locale, témoigne aujourd’hui d’un destin interrompu dans un contexte de violence et de répression.

Sans chercher à en faire une figure héroïsée, il rappelle simplement qu’au-delà des documents et des recherches, ces noms correspondent à des vies, à des engagements, et à des histoires familiales bien réelles.

L’inscription « papa chéri », relevée sur la pierre tombale, laisse entrevoir une réalité familiale encore partiellement inconnue, qu’il reste à documenter.

D’autres membres de la famille, comme Colbert BLEUZE  son beau frère, ont également traversé cette période, dans des formes d’engagement différentes, moins visibles dans les archives mais tout aussi marquantes.

Sources

  • Registres d’état civil de Macquigny (mariage de Roger Chamberlin et Olga Gisèle Bleuze, 1943)
  • Rapport de gendarmerie relatif aux événements d’août 1944 dans le secteur de Bohain-en-Vermandois
  • Monument aux morts de Macquigny
  • Documents relatifs à l’organisation de la Résistance dans le secteur de Guise
  • Témoignages et relevés de terrain (observations de sépultures)
  • Base Mémoire des Hommes – secteur 138 O.C.M. de Vic-sur-Aisne, GR 19 P 2/6, « Historique succinct de la formation